[PAPER TO FILM] reçoit Déborah da Silva, réalisatrice et productrice

Alexia Gallardo dresse le portrait de Déborah, fondatrice d’Ilha Productions.


street corner

Pendant plusieurs années, Déborah a travaillé pour des diffuseurs et sociétés de production. Riche de ces expériences et passionnée par la création de contenus, elle cofonde Ilha Productions. Dans cet entretien, elle retrace son parcours et partage avec nous ses ambitions en tant que productrice.

Quels sont vos projets actuels au sein de votre société de production Ilha ? Dernièrement, avec Ilha productions[9], je continue de produire des documentaires et j’ai décidé d’ouvrir un volet fiction avec des courts-métrages et des podcasts. Nous avons actuellement plusieurs projets en développement dont Une Jeunesse Rom qui vient d’obtenir le Fonds images de la diversité du CNC[10]. Nous avons également un projet de podcast sur la guérison, porté par l’autrice Céline Justin, un projet de court-métrage qui s’appelle Une Procession, écrit et réalisé par Clément Solignac et Failles, le prochain film de Julien Munschy qui avait obtenu le soutien du G.R.E.C pour son premier court-métrage Quercus[11].

Chez Ilha, suivez-vous une ligne éditoriale précise ? Nous avons lancé la société en Décembre 2019 et nous portons nos projets depuis Janvier 2020. Nous produisons essentiellement des documentaires de société parce que c’est le genre que nous maîtrisons le mieux avec mon associée, Jehanne Patricot. Elle est directrice de production et a travaillé sur tous les films de Pascal Plisson, qui a reçu le César du meilleur documentaire en 2014 pour le film Sur le chemin de l’école[13]. Nous aimerions également produire des sujets orientés sur la science et l’histoire ainsi que des films de genre. Nous n’avons pas peur de récits portés par des inconnus, des personnes qui débutent dans l’écriture et qui ont des ambitions narratives poussées. Des films comme Get Out ou Grave sont extrêmement inspirants en ce sens.

Comment choisis-tu tes projets ? Les sujets en vogue ne m’intéressent pas spécialement. L’intérêt d’avoir une petite structure consiste à pouvoir faire émerger des projets atypiques que nous ne pourrions pas voir ailleurs. Nous souhaitons révéler des talents audacieux. Il est aussi essentiel que l’auteur.rice soit inspiré.e et puisse défendre son sujet. Un projet doit venir des tripes. J’ai une appétence pour les sujets de société mais j’aime les points de vue inhabituels. C’est le cas de notre court-métrage Une Procession où l’on suit des hommes qui portent la Vierge durant la procession annuelle de leur village en Bourgogne. Pendant leur marche, ils aborderont le sujet de la place des femmes dans la société. Même si les mentalités évoluent, l’incompréhension voire la souffrance que peuvent ressentir certains hommes face aux profondes mutations féministes que nous vivons est une réalité qui fonde notre engagement en tant que société de production. Le procédé de traiter cette thématique avec humour dans un contexte religieux nous a particulièrement touchées parce qu’il renforce la dimension symbolique de ce récit. Ce que l’auteur révèle ici, c’est la vulnérabilité de ses personnages, c’est notre vulnérabilité à tous face à des sujets qui parfois, nous dépassent. Au cœur de cette histoire, c’est la place du féminin qu’il questionne ou le fameux “cherchez la femme”.

Vous produisez actuellement des courts-métrages et documentaires mais êtes-vous attirés par d’autres formats ? Actuellement, nous travaillons sur un projet de podcast porté par une jeune autrice. Il s’agit de son premier projet en tant que telle. Son parcours initiatique est très inspirant ; suite à un décès et à la difficulté du deuil, elle s’est dirigée vers des méthodes de guérison alternatives. Elle a créé un podcast sur ce sujet, en trois parties avec des épisodes variant de 10 à 20 minutes. Dans ces épisodes nous mêlons la création sonore avec des électro-acousticiens et des rencontres avec des professeurs de yoga, méditation, chaman…etc.

J’ai un projet de docu-fiction qui est en cours également. C’est un projet sur le long terme et en plusieurs parties, sur le père d’Alexandre Dumas, premier général noir de l’armée française sous Napoléon. Nous avons également d’autres sujets plus axés sur l’histoire, le voyage et la découverte. Lorsqu’un projet particulièrement ambitieux se dessine, nous collaborons avec d’autres sociétés de production. C’est de cette façon que nous trouvons un équilibre dans la répartition des coûts.

Ilha productions semble attachée aux personnes avec des parcours inspirants. Peux-tu nous en dire plus ? La transmission est au centre de nos préoccupations. Dans un climat anxiogène comme celui que nous traversons, nous avons besoin de figures inspirantes. Je trouve cela intéressant de voir des personnes qui ont réussi à s’extirper de situations délicates et dont la réflexion offre des clés pour penser le monde différemment.

Comment décrirais-tu la relation idéale avec un scénariste ? Selon moi, elle doit se fonder sur la transparence et la confiance. Il faut respecter le travail du scénariste/de l’auteur.rice qui parfois, peut être écarté du processus de fabrication du film au moment où un réalisateur a été trouvé. Ce sont eux qui détiennent l’essence d’un projet et nous devons toujours agir en gardant cela en tête. Les scénaristes et les auteurs.rices doivent se sentir en confiance avec ceux qui collaborent au projet. Dès le début de la collaboration, le producteur doit comprendre les envies du scénariste, ses ambitions, son projet idéal et ses craintes.

As-tu une méthode spécifique d’accompagnement des scénaristes ? Le travail n’est pas le même selon la personne avec laquelle je collabore. Je travaille à la fois avec des jeunes scénaristes et des auteurs plus expérimentés. Pour les jeunes auteurs par exemple, je leur conseille de participer à des résidences d’écriture afin de venir questionner leur projet. Il est important d’avoir un autre regard. Il ne faut pas qu’ils se contentent du premier jet et il faut travailler la matière. Beaucoup de résidences en France accompagnent les jeunes auteurs dans leurs premiers projets (Groupe Ouest, le Moulin d’Andé). Pour les documentaires, il y a des festivals qui proposent d’aider et d’accompagner des projets au stade de l’écriture. C’est le cas par exemple du FipaDoc[14] qui a développé une catégorie intitulée l’impact lab[15] qui permet aux documentaristes de présenter un projet au stade de l’écriture et donc également de rencontrer d’autres réalisateurs. Le travail collectif offre de la souplesse aux auteurs et permet de confronter son regard aux autres.

Quels sont, selon toi, les principaux enjeux du métier de producteur ? L’enjeu principal consiste à trouver un équilibre financier qui nous permette de durer et de continuer à faire ce que nous aimons. Pour les producteurs de ma génération, un nouvel enjeu est apparu : parvenir à révéler des talents de plus en plus nombreux. Il n’y a jamais eu autant de créateurs et de productions de contenus, alors notre métier consister à « défricher » plutôt que de traiter des choses que nous connaissons déjà. Les nouvelles écritures permettent d’aller vers une forme d’audace dans la construction du récit, la façon de produire, le choix des comédiens…etc.

Aujourd’hui, il est difficile de se faire une place en tant que jeune acteur de la création audiovisuelle et paradoxalement, il y n’y a jamais eu autant de producteurs de « contenus ». La difficulté, c’est d’arriver à construire une ligne éditoriale cohérente, originale, et de durer ! Lorsque l’on prend le risque de faire confiance à de jeunes auteurs, de magnifiques projets émergent. Il faut donner la possibilité à cette nouvelle génération de s’exprimer. Selon moi, l’audace devrait être le maître mot. Il faut apporter des regards qui sont à l’image du monde dans lequel nous vivons. Le documentaire offre davantage de liberté et c’est pour cette raison qu’il est notre genre de prédilection. Je suis persuadée que la nouvelle génération de producteurs apportera un regard neuf.

Quelle est ta perception du métier de producteur en tant que femme ? J’encourage vraiment les femmes qui ont envie de se lancer dans la production à le faire. Il existe de nombreuses aides pour être entrepreneur et productrice. Je fais partie d’un programme de mentoring créé par l’association Pour les Femmes dans les médias[16] dans laquelle j’ai rencontré ma mentor. La transmission et la sororité doivent vraiment devenir des réflexes dans notre profession pour que nous réussissions à imposer notre voix. C’est en partageant nos expériences, bonnes comme mauvaises, que nous arriverons à créer une dynamique vertueuse dans ce milieu.

Le mot de la fin ? Selon moi nous avons tout à gagner en créant des collectifs de producteurs. Cela permet d’échanger sur les difficultés que nous traversons, les enjeux de financement, les projets parfois compliqués. Cette solidarité manque un peu dans la production à mon goût alors que nous le retrouvons souvent chez les scénaristes par exemple. Ceci dit, il y a de très belles initiatives qui commencent à se mettre en place ; c’est le cas de l’Impact Social Club, première association de producteurs destinée à mieux faire connaître le travail d’Impact Producer dans le documentaire, et dont j’ai l’honneur de faire partie. Lorsque nous traversons des moments difficiles en tant que producteur, il faut toujours garder à l’esprit comme leitmotiv que nous exerçons un métier qui fait rêver, et qu’il y a encore de belles histoires à raconter.


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